Le travail au noir n'est pas seulement l'affaire de ceux qui le pratiquent et de ceux qui y font appel. Il nous concerne tous, parce que nous en supportons tous les conséquences. Ce site s'adresse par conséquent à un large public, certains cercles de destinataires pouvant en recouper d'autres:
Le travail au noir, un crime patronal? oui, mais...
Le Travail au noir, une fraude parfois vitale?", la sociologue Florence Weber explore, exemples à l'appui, la réalité du travail non déclaré. Et brise au passage quelques idées reçues.
EXTRAIT
Françoise, ou la fragilité du travailleur au noir
Le second cas, inversement, donne une idée des difficultés dans lesquelles le travail au noir peut plonger certains salariés. Une autre femme, un peu plus âgée (60 ans), et que j'appellerai Françoise, a été toute sa vie salariée à temps plein, mais au noir, chez un libraire. Elle est diplômée de l'Université (bac + 4), d'origine populaire, et diffère familialement de la précédente – elle a élevé seule sa fille, sans
mari ni concubin. Après trente ans de travail au noir chez ce libraire, elle a été licenciée, la librairie ayant fait faillite, et s'est trouvée sans aucun droit puisqu'elle n'avait jamais été déclarée.
Cette fois, nous sommes à l'autre extrême. Françoise ne bénéficie d'aucune protection rapprochée, n'ayant personne sur qui compter. Elle a été victime de sa croyance dans le fait que ses patrons libraires étaient aussi ses amis, mais une fois licenciée, elle a découvert que cette amitié n'allait pas très loin. Elle ne bénéficie d'aucune protection patronale légale, non plus que d'aucune protection publique, ni comme salariée ou ancienne salariée, ni comme ayant droit de qui que ce soit. De plus, se sachant fragile, elle avait acquis un minuscule appartement dans un quartier riche de Paris, trop petit pour sa fille et elle, qu'elle avait loué. Mais son locataire ne payait pas son loyer, et lorsqu'elle l'assigna au tribunal, elle sentit qu'en tant que propriétaire pauvre, elle ne disposait d'aucun argument audible socialement. Sa fille finit par la quitter pour se rapprocher de son père et elle s'installa dans cet appartement devenu insalubre, toujours sans recours.
Françoise s'est donc retrouvée dans le circuit de l'assistance aux pauvres et a ensuite retrouvé du travail dans le secteur peu protégé des services à domicile, comme auxiliaire de vie ou nounou, plus ou moins déclarée, mais étant donné l'irrégularité de ses emplois, le faible nombre d'heures déclarées et surtout
l'âge auquel elle a commencé sa carrière d'employée déclarée, elle n'a évidemment aucune chance de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.
D'un côté, on observe ainsi un cumul de protections dont certaines sont inutiles, voire des dispositifs de lutte anticumul qui poussent les gens à entrer dans le travail au noir, et de l'autre, un cumul des désaffiliations sans possibilité de recours d'aucune sorte.
Le Travail au noir, une fraude parfois vitale? de Florence Weber, professeur de sociologie à l'Ecole normale supérieure, est publié aux éditions Rue d'Ulm.